La cohérence de vie
Le mot cohérence vient du latin cohaerentia, dérivé du verbe cohaerere signifiant « être attaché ensemble ». Ce terme évoque donc l’unité, l’adhésion interne, la connexion harmonieuse entre les parties d’un tout. Quand l’Église parle de cohérence de vie, elle entend par là que la foi, les paroles et les actions doivent « tenir ensemble ». Le pape Benoît XVI l’exprimait ainsi : « La cohérence chrétienne, c’est vivre dans la fidélité au Christ chaque jour, dans les gestes ordinaires de l’existence ». La recherche d’une telle cohérence revêt une grande impor- tance, non seulement pour la croissance humaine et spirituelle d’un être, mais encore pour la crédibilité du témoignage qu’il entend donner au monde, s’il est croyant. « Pour vous, dire et faire, parler et agir ce doit être tout un », disait Thérèse d’Avila.
Un douloureux constat
Qui de nous pourrait cependant prétendre avoir atteint une telle cohérence ? Si, comme l’affirmait le pape Jean-Paul II, « l’Église aujourd’hui a un besoin particulier de témoins crédibles : des personnes dont la vie reflète l’Évangile, même avant qu’ils ne le proclament de leurs lèvres », nous savons bien que notre vie (pensées, paroles, actes et omissions) est souvent loin d’être telle. Et ce constat peut être douloureux, non seulement parce qu’il porte atteinte à notre orgueil, mais également parce qu’il blesse notre cœur désireux d’aimer le Seigneur comme il mérite de l’être, et de contribuer à le faire aimer.
Les saints eux-mêmes sont passés par là… sans quoi ils ne seraient jamais devenus saints ! Pour ne prendre qu’un exemple, la petite voie toute nouvelle que la petite Thérèse découvrit et voulut partager fut précisément une réponse à ce douloureux écart qu’elle éprouvait entre ses immenses désirs et l’expérience de son impuissance. Mais plutôt que d’abandonner la partie ou de se satisfaire d’une vie chrétienne médiocre, elle misa sur une totale confiance en la grâce divine et y apporta sa petite mais nécessaire contribution. L’image éloquente de l’Ascenseur divin qu’elle nous livre dans ses écrits est un appel vibrant pour chacun de nous. Thérèse d’Avila nous exhorte aussi en ces termes : « Qu’on ouvre également son âme à une grande confiance. Ne rétrécissons pas nos désirs, c’est d’une haute importance. Croyons fermement qu’avec le secours divin et des efforts, nous pourrons arriver peu à peu – ce ne sera pas en un instant – là où sont parvenus tant de saints aidés par la grâce. Si jamais ils n’avaient pas conçu de semblables désirs et si, peu à peu, ils n’en étaient pas venus à exécution, jamais ils ne seraient montés si haut. Sa Majesté demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et se défient beaucoup d’elles-mêmes ».
Un long chemin…
Ce qui est attendu de nous, ce n’est évidemment pas d’être arrivés au terme de la route, mais c’est de ne jamais cesser d’y avancer, malgré nos chutes. En effet, l’un des risques que nous encourons, face à nos limites, impuissances, manquements de toutes sortes, est celui de nous y habituer, et de les considérer comme « normaux ». Nous devenons ainsi incapables d’en demander humblement pardon (au Seigneur et à ceux que nous avons blessés) et ralentissons notre marche. Et nous cessons d’espérer en la grâce de Dieu qui peut tout, moyennant notre collaboration.
Chacun est conduit différemment et la grâce trace un chemin unique adapté à chaque âme. Il semble cependant que deux éléments demeurent essentiels pour chacun de nous, si nous désirons progresser sans cesse vers une vie de plus en plus évangélique, cohérente, authentique.
Le premier élément consiste à éviter, autant que faire se peut, de se voiler la face, de se mentir à soi-même (et de mentir aux autres) concernant la réalité de notre état, dans ses grandeurs et ses limites. La politique de l’autruche n’est pas des plus fécondes. Il est difficile de s’améliorer si nous n’avons pas conscience de nos lacunes. Cela rejoint une certaine forme d’humilité. L’objectif n’est pas ici de se lamenter sur soi-même ou de se dévaloriser, mais simplement de reconnaître nos limites, nos impuissances. Nous ne sommes pas toujours conscients de nos incohé- rences. Parfois le Seigneur nous en révèle une partie, comme « directe- ment ». Parfois cela passera par des médiations (événements, relations, interpellations). Il importe de demander la grâce d’y être ouverts et attentifs. Ces lumières progressives sont certes un appel à travailler sur soi, mais bien plus encore à entrer dans une attitude de mendicité confiante envers la grâce de Dieu. Une telle attitude plaide en tous les cas en faveur d’une crédibilité de notre vie. En effet, lorsqu’une personne ne prétend pas être meilleure qu’elle ne l’est, sait reconnaître ses torts et cherche à progresser, elle en devient crédible, tout en restant imparfaite. Car, comme l’a dit le pape Léon XIV, « il ne faut pas être parfait, mais il est nécessaire d’être crédible ».
Le second élément, qui va de pair avec le précédent, est de se connecter à notre source. Si notre être manque de cohérence et d’unité, ce n’est certes pas en nous-mêmes que nous en trouverons le remède. Dieu seul est Un et Cohérent. Il dit et cela est (cf. Gn 1). Il est le Chemin, la Vérité et la Vie (cf. Jn 14,6). Il est Celui-là seul qui peut nous sanctifier, nous transformer en profondeur. C’est donc auprès de Lui que nous pourrons, peu à peu, recevoir la grâce d’une unification de notre être, d’une mise en cohérence de nos pensées, paroles, actions. Plus nous Le fréquenterons, plus notre être en sera transformé. Cette fréquentation ne se limite pas aux temps de prière, mais elle consiste à vivre en sa Présence, en sa compagnie, dans une recherche d’authenticité dans la vie quotidienne, en particulier dans nos relations avec les autres. Cette cohérence ne se conquiert donc pas à la force des poignets. Elle est un don à recevoir, et un don que Dieu ne manquera pas de nous faire, à la mesure de notre désir.
Haut les cœurs !
Méditer sur la cohérence de vie, c’est plonger notre regard dans la beauté de notre appel et dans la grandeur du dessein de Dieu sur notre existence. Nous sommes appelés à devenir un, comme Dieu l’est. Non seulement unis les uns aux autres mais également unifiés en nos personnes respectives. L’un ne va d’ailleurs sans doute pas sans l’autre. Dieu croit en nous et nous a pourvus de tout ce qui est nécessaire à notre progrès. Demandons-lui la grâce de poursuivre notre chemin, et de presser le pas, car le monde est en feu et il a besoin de témoins crédibles.
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« Vous conduisez joliment bien ! » Ma vie s’écoule, grâce à vous, Seigneur, selon une remarquable continuité d’épreuves et d’abandons forcés, sans clairières, presque sans clartés. Pourtant, par-dessous ces maux, vous avez tout de même réussi à me faire parvenir les deux ou trois biens que j’imaginais atteindre par l’audace et les succès, et qui sont arrivés tout doucement par le silence et l’acceptation (…) Vos virages sont serrés, vos coups de freins sont durs, mais vous conduisez joliment bien ! Et vous m’avez mené, avec la plus parfaite précision, exactement à l’endroit où, dans mon ambition la plus gratuite, je désirais aller. Non pas vers les délices sensibles ni spirituelles, mais vers un amour pour vous, fondé en vérité et capable de durer. |
La citation
« En effet, quand l’amour est véritable, je regarde comme impossible qu’il se contente de demeurer stationnaire. » (Sainte Thérèse d’Avila)
Pour aller plus loin…Rien que pour aujourd’hui – Je me place sous le regard bienveillant du Père et j’accueille son dessein bienveillant à mon égard, sa volonté de me rendre saint, de m’unifier. Lectures
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Retrouvez les articles précédents de notre série « Vie d’oraison ».
Textes écrits par des frères et sœurs de la Communauté des Béatitudes et édités aux Éditions des Béatitudes – ©droits réservés