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(...) Par cet écrit, j'entends emprunter le chemin du dialogue
fécond de l'Église avec les artistes qui, en deux mille
ans d'histoire, ne s'est jamais interrompu et qui s'annonce encore
riche d'avenir au seuil du troisième millénaire.
En réalité,
il s'agit d'un dialogue qui non seulement est dû aux circons
tances historiques ou à des motifs fonctionnels, mais qui
s'enracine aussi bien dans l'essence même de l'expérience
religieuse que dans celle de la création artistique. La première
page de la Bible nous présente Dieu quasiment comme le modèle
exemplaire de toute personne qui crée une œuvre : dans
l'homme artisan se reflète son image de Créateur.
(...) Celui qui crée donne l'être même, il tire
quelque chose de rien - ex nihilo sui et subiecti, dit- on en latin
-, et cela, au sens strict, est une façon de procéder
propre au seul Tout-Puissant. À l'inverse, l'artisan utilise
quelque chose qui existe déjà et il lui donne forme
et signification. Cette façon d'agir est propre à
l'homme en tant qu'image de Dieu. (...) Dans la «création
artistique», l'homme se révèle plus que jamais
«image de Dieu», et il réalise cette tâche
avant tout en modelant la merveilleuse «matière»
de son humanité, et aussi en exerçant une domination
créatrice sur l'univers qui l'entoure. L'Artiste divin, avec
une complaisance affectueuse, transmet une étincelle de sa
sagesse transcendante à l'artiste humain, l'appelant à
partager sa puissance créatrice.
3. La beauté est
en un certain sens l'expression visible du bien, de même que
le bien est la condition métaphysique du beau. (...) Celui
qui perçoit en lui-même cette sorte d'étincelle
divine qu'est la vocation artistique - de poète, d'écrivain,
de peintre, de sculpteur, d'architecte, de musicien, d'acteur...
- perçoit en même temps le devoir de ne pas gaspiller
ce talent, mais de le développer pour le mettre au service
du prochain et de toute l'humanité.
4. La société,
en effet, a besoin d'artistes, comme elle a besoin de scienti fiques,
de techniciens, d'ouvriers, de personnes de toutes professions,
de témoins de la foi, de maîtres, de pères et
de mères, qui garantissent la croissance de la personne et
le développement de la communauté à travers
cette très haute forme de l'art qu'est «l'art de l'éducation».
Dans le vaste panorama culturel de chaque nation, les artistes ont
leur place spécifique.
6. C'est une expérience
partagée par tous les artistes que celle de l'écart
irrémédiable qui existe entre l'œuvre de leurs
mains, quelque réussie qu'elle soit, et la perfection fulgurante
de la beauté perçue dans la ferveur du moment créateur
: ce qu'ils réussissent à exprimer dans ce qu'ils
peignent, ce qu'ils sculptent, ce qu'ils créent, n'est qu'une
lueur de la splendeur qui leur a traversé l'esprit pendant
quelques instants.
Le croyant ne s'en étonne
pas : il sait que s'est ouvert devant lui pour un instant cet abîme
de lumière qui a en Dieu sa source originaire. Faut-il s'étonner
si l'esprit en reste comme écrasé au point de ne savoir
s'exprimer que par des balbutiements ? (...) Si déjà
la réalité profonde des choses se tient toujours «au-delà»
des capacités de pénétration humaine, combien
plus Dieu dans les profondeurs de son mystère insondable
!
10. l'Église n'a
jamais cessé de nourrir une grande estime pour l'art en tant
que tel. En effet, même au-delà de ses expressions
les plus typiquement religieuses, l'art, quand il est authentique,
a une profonde affinité avec le monde de la foi, à
tel point que, même lorsque la culture s'éloigne considérablement
de l'Église, il continue à constituer une sorte de
pont jeté vers l'expérience religieuse. Parce qu'il
est recherche de la beauté, fruit d'une imagination qui va
au-delà du quotidien, l'art est, par nature, une sorte d'appel
au Mystère. Même lorsqu'il scrute les plus obscures
profondeurs de l'âme ou les plus bouleversants aspects du
mal, l'artiste se fait en quelque sorte la voix de l'attente universelle
d'une rédemption.(...) L'Église souhaite qu'une telle
collaboration suscite une nouvelle «épiphanie»
de la beauté en notre temps et apporte des réponses
appropriées aux exigences de la commu nauté chrétienne.
12. Pour transmettre
le message que le Christ lui a confié, l'Église a
besoin de l'art. Elle doit en effet rendre perceptible et même,
autant que possible, fascinant le monde de l'esprit, de l'invisible,
de Dieu. Elle doit donc traduire en formules significatives ce qui,
en soi, est ineffable. Or, l'art a une capacité qui lui est
tout à fait propre de saisir l'un ou l'autre aspect du message
et de le traduire en couleurs, en formes ou en sons qui renforcent
l'intuition de celui qui regarde ou qui écoute. Et cela,
sans priver le message lui-même de sa valeur transcendantale
ni de son auréole de mystère.
13. Ainsi donc, l'Église
a besoin de l'art. Mais peut-on dire que l'art a besoin de l'Église
? La question peut paraître provocante. En réalité,
si on l'entend dans son juste sens, elle est légitime et
profonde. L'artiste est toujours à la recherche du sens profond
des choses, son ardent désir est de parvenir à exprimer
le monde de l'ineffable. Comment ne pas voir alors quelle grande
source d'inspiration peut être pour lui cette sorte de patrie
de l'âme qu'est la religion ? N'est ce pas dans le cadre religieux
que se posent les questions personnelles les plus importantes et
que se cherchent les réponses existentielles définitives
?